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Discussions générales

Proposition de loi organique portant application de l’article 68 de la Constitution

Intervention de monsieur Pierre-Yves Collombat

Pierre-Yves COLLOMBAT

M. le président. La parole est à M. Pierre-Yves Collombat.

M. Pierre-Yves Collombat. Monsieur le président, monsieur le garde des sceaux, mes chers collègues, non seulement la définition extensive de l'irresponsabilité du chef de l'État résultant de la révision constitutionnelle de 2007 n'est pas digne d'une démocratie, mais la seule disposition permettant d'en atténuer la portée - la possibilité de destituer un Président de la République ayant manifestement manqué aux devoirs de sa charge, prévue par l'article 68 - est toujours inopérante à défaut de la loi organique nécessaire à sa mise en œuvre.

Cinq ans après, les amis de l'Élysée nous expliquent qu'« il n'y a pas le feu au lac », le projet de loi organique déposé depuis un an sur le bureau de l'Assemblée nationale étant prioritaire. La preuve en est qu'il sera examiné demain matin par nos collègues députés, selon M. le garde des sceaux... On peut donc se demander ce qui est le plus politicien dans l'affaire : la colombe que le garde des sceaux vient de tirer de sa manche avec brio, ce soir, ou la présente proposition de loi organique, que je qualifierai de « stimulus législatif » ?

Mes chers collègues, une proposition de loi valant un projet de loi, autant voter le présent texte, cela nous fera gagner du temps !

Chacun, cependant, aura compris que, le minimum du minimum étant assuré - je veux parler de l'adoption du texte permettant d'appliquer la Constitution -, les problèmes de fond restent entiers. Permettez-moi d'y revenir brièvement.

Le premier problème est la confusion entre la personne publique et la personne privée du chef de l'État, ayant pour conséquence une interprétation de plus en plus extensive de l'irresponsabilité pénale du Président de la République.

Ainsi, Jean Foyer, l'un des rédacteurs de l'article 68 de la Constitution, peut-il écrire, quelques semaines après la décision du Conseil Constitutionnel du 22 janvier 1999 : « En tant que personne privée, le Président de la République ne bénéficie d'aucune immunité ni d'aucun privilège de juridiction. Il est pénalement et civilement responsable, comme tout citoyen, des actes commis avant le début de ses fonctions. L'affirmation paraît être remise en question par certains de nos jours, elle est pourtant juridiquement indiscutable. »

M. Jean-Pierre Michel. Bravo !

M. Pierre-Yves Collombat. Le Conseil constitutionnel, alors présidé par Roland Dumas, avait conclu, chacun s'en souvient, que la responsabilité pénale du chef de l'État ne pouvait être engagée que devant la Haute Cour, pour crime de haute trahison.

Le deuxième problème est que l'inviolabilité du chef de l'État s'est progressivement étendue à ses collaborateurs et à ses proches, comme on l'a vu dans l'affaire dite des « sondages de l'Élysée », évoquée tout à l'heure, ou dans celle, que j'aime beaucoup, des « infirmières bulgares ».

Mme Cécilia Sarkozy avait alors refusé de déférer à la convocation de la commission parlementaire chargée d'éclairer cet épisode de nos relations, alors amicales, avec feu Mouammar Kadhafi. Le porte-parole de l'Élysée avait jugé que, puisque Nicolas Sarkozy ne pouvait répondre à une convocation parlementaire, « par extension, Mme Sarkozy, puisqu'elle était son envoyée personnelle, tomb[ait] sous la même règle. »

Le troisième problème tient au fait que le principe d'égalité de tous devant la loi est remis en cause en matière pénale, mais aussi en matière civile et administrative.

Comme l'a fait remarquer Robert Badinter, lors de la révision de 2007, « le conjoint du chef de l'État ne pourra demander le divorce en justice, son propriétaire lui réclamer des loyers impayés, le fisc des impôts. Le [la] Président[e] s'acquittera de ses obligations s'il le veut, quand il veut. C'est le bon plaisir ressuscité ! »

Que le Président puisse divorcer par consentement mutuel ou à sa demande, mais pas à celle de son conjoint, rappelle des codes de la famille pas vraiment républicains...

« A-t-on bien mesuré, se demandait alors Pierre Fauchon, la portée d'une telle mesure qui fait payer à des tiers le prix d'une immunité totale du Président pendant au moins dix ans, si on en juge par l'expérience des deux derniers présidents. A-t-on bien mesuré la gravité du préjudice ainsi causé et qui peut être irréparable, en particulier dans les affaires à caractère familial ? »

Tout cela n'a rien de théorique, car c'est au moment où l'hôte de l'Élysée est élevé au rang d'intouchable qu'il se fait procédurier. Si François Mitterrand et Jacques Chirac se sont interdit de saisir la justice, leur successeur a rompu avec leur hauteur de vue.

Mes chers collègues, essayons de faire l'inventaire : recours contre Ryanair pour « atteinte au droit à l'image hors consentement et à des fins publicitaires » ; plainte contre Le Nouvel Observateur pour « faux, usage de faux et recel », à l'occasion de la publication d'un SMS attribué à Cécilia Sarkozy - la plainte sera retirée ; constitution de partie civile dans une affaire de tee-shirt détournant l'image de Nicolas Sarkozy ; affaire de la poupée vaudou ; plainte contre l'ex-patron des renseignements généraux, Yves Bertrand, pour « atteinte à la vie privée » et « dénonciation calomnieuse » ; constitution de partie civile dans l'affaire Clearstream ; plainte pour « escroquerie » à la carte bleue. Peut-être en ai-je oublié...

Et je ne parle que des actions directement engagées par le Président de la République lui-même, sans évoquer les actions diligentées par le parquet ou les préfets pour « offense au chef de l'État », « à l'insu du plein gré » de ce dernier, bien évidemment !

Le représentant du parquet général près la Cour de cassation, lors de l'examen de la plainte pour escroquerie à la carte bleue, a bien résumé l'impasse dans laquelle nous a placés la révision constitutionnelle de 2007 : « L'exercice de l'action civile par le président de la République devant une juridiction pénale [...] paraît incompatible avec l'exercice de ses pouvoirs institutionnels : le fait qu'une autorité soumette à ceux-là mêmes qui relèvent de son pouvoir de nomination le soin de trancher un litige qui concerne ses intérêts privés, est de nature à donner l'apparence aux autres parties, comme au public, que le procès n'obéit pas aux règles d'un procès équitable. »

Monsieur le garde des sceaux, mes chers collègues, si nous ne pouvons malheureusement pas revenir là-dessus ce soir, faisons au moins en sorte que puissent être appliquées les règles qui ont été adoptées et qui modèrent, certes de manière insuffisante, les privilèges dont bénéficie le chef de l'État. (Applaudissements sur certaines travées du RDSE, ainsi que sur les travées du groupe socialiste-EELV et du groupe CRC.)

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