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Discussions générales

Proposition de loi visant à assurer la sincérité et la fiabilité des comptes des collectivités territoriales

Intervention de Pierre-Yves Collombat

Pierre-Yves COLLOMBAT

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M. le président. La parole est à M. Pierre-Yves Collombat.

M. Pierre-Yves Collombat. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'État, mes chers collègues, vous voudrez bien m'excuser de ne pas partager ce quasi-consensus sur la nécessité de renforcer les contrôles sur l'action des élus locaux. (M. Jean Desessard s'esclaffe.)

Appeler en renfort la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen pour justifier l'alourdissement de la tutelle sur des élus directement issus du suffrage populaire par des organismes sans autre légitimité démocratique que d'avoir été nommés par l'exécutif, il faut oser !

Mais, d'abandon de souveraineté au nom d'une Europe sans union en formalisme paralysant de la LOLF, de réformes comptables destinées à aligner la gestion publique sur la gestion privée en culte d'une illusoire transparence de papier, nous nous y sommes tellement habitués que nous trouvons naturel de faire certifier des comptes publics tenus à deux mains, l'une d'entre elles étant celle de fonctionnaires du ministère des finances, pour mieux sanctionner les ordonnateurs publics.

« Que de bruit pour rien ! », me dira-t-on.

Cette proposition de loi appelle juste à un effort de vérité visant seulement à établir la situation financière exacte des collectivités annuellement et à sanctionner les ordonnateurs qui auraient manqué à leurs obligations, sans jugement sur les choix budgétaires des élus de la collectivité.

Elle ne concernerait qu'un nombre limité de collectivités.

Aux innocents les mains pleines, dit le proverbe. N'en doutons pas, une nouvelle proposition de loi visera bientôt à étendre les dispositions de celle-ci à d'autres collectivités beaucoup plus petites. Surtout, focaliser l'attention sur la conformité formelle des documents budgétaires aux règles comptables, ce que ne manquera pas de produire le spectacle médiatique qui entourera fatalement l'opération, c'est favoriser la confusion entre bonne gestion et régularité comptable, qui ne sont pas les mêmes choses. C'est imposer sans le dire une vision de la bonne gestion, où l'endettement et les frais de personnel sont minimums, l'autofinancement maximum, quel qu'en puisse être l'intérêt réel pour les administrés, comme le reconnaît d'ailleurs candidement l'exposé des motifs.

La qualité du service rendu, son coût, le poids réel de la fiscalité et son évolution, devenus secondaires, se perdront dans les commentaires annexes. Pouvoir dire que chaque habitant de telle commune ploie sous tant d'euros de dette et que les frais de personnels ont augmenté dans cette commune, voilà ce qui importera seul. L'impact réel de cette dette sur l'impôt et de cette augmentation des frais de personnels sur le service rendu n'est pas la préoccupation des comptables, encore moins de ceux qu'ils nourrissent. On tient des chiffres comparables entre eux, donc susceptibles de faire les titres des gazettes : cela suffit. Qu'importe le reste !

J'irai plus loin : les choix des règles comptables n'ont rien d'anodin. Ils dissimulent une philosophie de la bonne gestion, qu'il s'agit d'imposer sans le dire.

Je prendrai un exemple : l'introduction, pour les collectivités d'une certaine taille, de l'obligation d'amortir leurs investissements sur le modèle de la comptabilité privée, prise désormais comme modèle.

Le caractère pervers de l'obligation d'amortir, c'est-à-dire de faire figurer en dépenses de fonctionnement une fraction des dépenses d'investissement, y compris les subventions d'équipement versées en toute liberté à d'autres collectivités, ce qui est pure stupidité, apparaît dès lors qu'elle conduit à interdire des dépenses utiles, simplement pour pouvoir garantir un niveau d'autofinancement purement décoratif. Ainsi, une collectivité présentant un excédent important de ses recettes réelles de fonctionnement sur ses dépenses réelles de fonctionnement peut se trouver contrainte, pour respecter le formalisme comptable, de réduire des dépenses de fonctionnement utiles.

J'ai eu l'occasion de le constater avec effarement au temps où j'étais conseiller général : on avait des excédents de fonctionnement importants, mais des difficultés pour équilibrer le budget, dans la mesure où il fallait placer au titre des amortissements des crédits destinés à « dormir » sur ces lignes. Pour ma part, j'ai toujours trouvé cela complètement stupide, mais il paraît que c'est absolument génial.

Il s'agit d'une sorte de « règle d'or » sournoise, marotte sans portée en période de vaches grasses, mais catastrophique en période de difficulté pour équilibrer les comptes.

Première objection fondamentale à ce type d'approche, la régularité comptable n'est pas toujours un bon reflet de la gestion.

Avant que M. Vincent Delahaye ne le rappelle dans son intervention liminaire, j'ai cru qu'il avait oublié l'existence, en France, d'une séparation des ordonnateurs et des comptables. Nous sommes nombreux ici à l'avoir éprouvé : les comptables sont bien là, et il faut passer sous leurs fourches caudines !

J'ai cru également que l'on avait oublié l'existence de ce qu'on appelait et que l'on appelle d'ailleurs encore – M. le secrétaire d'État l'a fait – le contrôle de légalité. On se demande ce que font les comptables du trésor et les préfets s'il est encore nécessaire d'en ajouter une couche ! On se demande également en quoi cette énième couche de contrôle sera plus efficace que les autres.

Si l'on voulait vraiment répondre à l'attente de la société civile « en demande d'une éthique politique forte », plutôt que de compliquer un peu plus la vie d'élus croulant déjà sous les obligations, on pourrait peut-être améliorer ce qui existe déjà, en donnant les moyens aux comptables et à ceux qui effectuent le contrôle de légalité de faire correctement leur travail.

Côté répression, on pourrait peut-être mettre en œuvre ce que la loi Sapin II n'a pas prévu, à savoir la création d'une agence de lutte contre les délits financiers dotée de moyens d'investigation sous la responsabilité de la justice.

La démocratie ne reprendra pas des couleurs en multipliant les contrôleurs, et encore moins les procédures bureaucratiques. Elle retrouvera son dynamisme par ce qui fait sa force, à savoir le débat, la confrontation entre majorités et oppositions. Dotons donc les minorités des assemblées territoriales d'un statut leur permettant de jouer pleinement leur rôle, ce qui suppose un droit à l'information autre que celui dont elles disposent aujourd'hui. Or le fonctionnement des collectivités, déjà trop monarchique, est en passe, avec la multiplication des intercommunalités XXL de la loi NOTRe, de s'alourdir, avec un système qui rendra le contrôle démocratique encore plus difficile. Pour ma part, j'avais proposé un statut des oppositions pour améliorer l'accès aux documents.

Tout cela est resté lettre morte, alors que ces réformes simples, préférables à l'instauration de nouveaux contrôles, auraient quelques chances de porter leurs fruits.

Ne comptez pas sur la participation du RDSE pour alourdir encore les contrôles pesant sur les élus locaux, lesquels contribuent finalement à nourrir un climat de défiance envers les élus. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

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