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Déclaration du Gouvernement, suivie d’un débat, sur l’engagement des forces en Irak

Intervention de Robert HUE

Robert HUE

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M. le président. La parole est à M. Robert Hue, pour le groupe du RDSE.

M. Robert Hue. Monsieur le président, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, le 29 juin dernier, la proclamation d’un califat par Daech sur une partie de l’Irak et de la Syrie a marqué un tournant majeur, même si nous étions déjà alertés depuis plusieurs mois sur cette évolution inquiétante, imposée avec barbarie par les djihadistes.

Ces dernières semaines, nous avons tous suivi avec effroi la brutalité de l’avancée de ces terroristes jusqu’à Mossoul. Je rappellerai les exactions commises sur leur passage, notamment à l’encontre des chrétiens d’Orient, qui n’ont pas eu d’autre choix que l’exil, la conversion forcée ou la mort. La France a d’ailleurs très vite mesuré la gravité de la situation. À cet égard, je salue sa prompte réaction, qui a permis de mobiliser l’Union européenne dès le 15 août pour l’organisation d’un pont humanitaire, afin d’aider les populations d’Erbil. Fidèle à sa tradition de protection des minorités persécutées, notre pays a accueilli des réfugiés, ce dont je me réjouis également.

Dans ce chaos insoutenable, je n’oublie pas la violence de l’assassinat des trois otages occidentaux, qui illustre une détermination sans borne, pour ne pas dire « sans foi ni loi », chez ces djihadistes, dont la prétendue ferveur n’a pas d’autre ambition que celle d’une domination absolue pour mieux propager leur obscurantisme.

C’est contre cela que nous devons lutter, contre un mouvement qui fait de la négation de l’être humain une politique. Et, contrairement à ce que prétendent les communiqués de ces terroristes, notre engagement ancien dans la lutte contre l’extrémisme islamiste n’est pas une guerre de civilisation.

Tout au long de son histoire, la France a toujours noué des liens étroits et mutuellement enrichissants avec la plupart des pays du Moyen-Orient et, plus globalement, avec les pays musulmans. C’est d’ailleurs au nom de cette amitié, en l’occurrence au nom de celle que nous avons souvent entretenue avec le peuple irakien, que nous ne pouvons pas laisser des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants se faire massacrer.

Bagdad a officiellement demandé l’aide de la France : comment ne pas y répondre ? Le Président de la République a donc décidé la participation de notre pays à la coalition mise en place au sommet de l’OTAN, à Newport. Dans sa grande majorité, le groupe du RDSE approuve cette initiative, même si, pour ma part, j’émettrai tout à l'heure quelques réserves.

Pour reprendre les termes utilisés par le Président de la République, il fallait agir rapidement pour affaiblir l’organisation terroriste et venir en appui des autorités irakiennes. Nous le savons, les forces armées irakiennes auraient été débordées sans l’aide efficace des Peshmergas kurdes, dont il convient de souligner l’engagement. L’armée irakienne doit affronter une force qui, auparavant estimée à 10 000 hommes, serait désormais, selon les experts, composée de 30 000 combattants – M. le ministre nous le confirmait ce matin.

En outre, en conquérant un territoire couvrant près de 40 % de l’Irak, les terroristes s’enrichissent : ils mettent la main sur des axes stratégiques et des richesses naturelles et organisent des flux financiers. Vous l’avez rappelé récemment devant les membres de la commission des affaires étrangères, monsieur le ministre, Daech disposerait d’une manne financière évaluée entre un et deux milliards de dollars. Au fur et à mesure de l’avancée de cette organisation, cette réserve progresse de façon exponentielle. Il est donc temps de la contenir, car nous connaissons les visées expansionnistes d’Abou Bakr al-Baghdadi.

Vous le savez, mes chers collègues, le leader de Daech ne cache pas ses intentions, qui ne concernent pas uniquement la Syrie et l’Irak. La Palestine, la Jordanie, mais aussi le Liban figurent parmi ses objectifs. Il veut réussir là où Ben Laden a échoué.

Face à un tel dessein, dont la réalisation déstabiliserait profondément et pour longtemps la région, nous ne pouvions pas rester passifs. Un large consensus s’est dégagé au plan politique comme dans l’opinion en faveur de l’intervention des forces françaises en Irak.

Sur le terrain, les premières frappes aériennes ont eu lieu. Je rappellerai cependant que tout doit être mis en œuvre pour épargner les populations civiles qui n’ont déjà que trop souffert.

J’ajouterai que cette intervention est également nécessaire pour la propre sécurité de nos concitoyens, même si, à court terme, le risque de représailles est réel, comme le montre, hélas, l’enlèvement d’un Français en Algérie. C’est une triste nouvelle, et je tiens à exprimer ma solidarité avec ses proches. Je sais, monsieur le ministre, que tout est fait pour éviter le pire, notamment en coopération avec les autorités algériennes.

Par ailleurs, comme vous l’avez aussi exposé à plusieurs reprises, monsieur le ministre, l’organisation sur notre territoire de filières d’apprentis terroristes expose les Français à une menace croissante.

Au demeurant, tout est mis en œuvre, je le sais, pour que notre pays dispose d’outils toujours plus efficaces. Je pense à l’action des services de renseignement, à Vigipirate et à notre législation concernant la lutte contre le terrorisme, dont nous aurons l’occasion de discuter dans quelques semaines.

Tout cela est positif, mais ne nous met malheureusement pas à l’abri du risque d’un acte isolé. Par ailleurs se pose la question, au regard de « l’incident » d’hier relatif au retour de trois djihadistes français, des moyens des services de lutte contre le terrorisme et de leur coordination… Les prochains débats budgétaires permettront d’en discuter. Cependant, monsieur le ministre, vous pourrez peut-être nous éclairer dès aujourd’hui sur ce qui apparaît comme un « raté ».

Si je devais néanmoins exprimer quelques regrets concernant cette intervention, je pointerais tout d’abord le manque d’implication significative, absolument inacceptable, de nos voisins européens, la France paraissant finalement se placer derrière les États-Unis. Les Français seraient ainsi les « bons élèves » supplétifs d’une stratégie purement américaine.

Or la France est forte dans ce monde quand elle porte cette conscience et ses valeurs, en affirmant plus que jamais sa capacité d’intervenir en toute autonomie et indépendance. Notre pays s’honore du combat conduit sur son initiative en Afrique, que ce soit au Mali ou en République centrafricaine. Toutefois, peut-il tenir tous ces fronts ? Est-ce souhaitable politiquement ? Et en a-t-il les moyens ?

Par conséquent, gardons également, pour ce qui concerne l’Irak, notre libre arbitre. Je pense en particulier à la question de l’extension de l’intervention de la coalition en Syrie. Les États-Unis effectuent depuis peu des raids en territoire syrien, alors que ce point n’avait pas été tranché lors du dernier Conseil de sécurité des Nations unies. Rappelons que notre décision d’intervenir a été prise avec l’accord de Bagdad. Quelle est la position de la France en la matière, monsieur le ministre ?

Ensuite, cette intervention, dans son seul format militaire, si nécessaire soit-elle, ne me paraît pas suffisante. Nous savons pertinemment que l’absence de stratégie globale ne fait que différer les problèmes. Nous ne pouvons que le déplorer pour ce qui concerne l’Irak, où l’intervention de 2003, à laquelle je m’étais d’ailleurs opposé – la position adoptée par la France à l’époque lui a fait honneur –, n’a pas produit l’effet escompté.

Daech est une réminiscence hybride de l’idéologie d’Al-Qaïda et de l’insurrection sunnite contre l’occupation américaine des années 2003-2008. Après une intervention militaire alliée dans un pays en crise, la question reste souvent entière : comment contribuer à une solution politique dans le cadre d’une stratégie diplomatique dans laquelle la France et l’Europe peuvent prendre une place majeure et indépendante ?

Dans ce pays et au-delà, nous sommes devant une situation complexe, où la lutte d’influence entre le sunnisme et le chiisme minoritaire complique les choses. On le sait, le gouvernement irakien de M. Nouri Al-Maliki a concentré tous les pouvoirs, sans intégrer toutes les communautés, contrairement aux dispositions de l’accord d’Erbil de novembre 2010.

Dans cet esprit, il est temps que tous les pays concernés de la région, que ce soient les pays en crise ou les acteurs incontournables comme l’Iran ou l’Arabie saoudite, participent sans ambiguïté à une stratégie commune, car seule la coexistence de toutes les communautés jugulera le terrorisme, lequel se nourrit de la marginalisation et de la paupérisation qui, bien souvent, en découle. Comment imaginer aussi dans cette partie du monde une solution durable qui n’associerait pas la Russie et la Chine ?

Dans cette perspective, du côté de la diplomatie occidentale, il convient, selon moi, d’intensifier les efforts en faveur des règlements politiques, car l’intervention militaire est une réponse d’urgence, mais certainement pas la voie de la paix.

Mes chers collègues, la France a pris ses responsabilités en décidant de contribuer à éliminer Daech, le visage inquiétant du fanatisme le plus monstrueux. Comme je l’ai dit, le groupe du RDSE soutient cette entreprise, qui doit s’accompagner d’une réflexion stratégique plus profonde et d’une action diplomatique soutenue avec la communauté internationale, dans le cadre et sous l’autorité de l’ONU. (Applaudissements sur les travées du RDSE, du groupe écologiste et du groupe socialiste, ainsi que sur certaines travées de l’UMP.)

M. Jean-Claude Lenoir. Très bonne intervention !

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