Accueil » Débat préalable à la réunion du Conseil européen des 18 et 19 décembre 2014

Débats

  • Les débats

LE TRAVAIL PARLEMENTAIRE DU RDSE<<< Revenir à la liste

Les débats

Débat préalable à la réunion du Conseil européen des 18 et 19 décembre 2014

Intervention de Jean-Claude Requier

Jean-Claude REQUIER

M. le président. La parole est à M. Jean-Claude Requier, pour le groupe du RDSE.

M. Jean-Claude Requier. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'État, mes chers collègues, le 15 juillet dernier, le président de la Commission européenne, tout juste désigné, avait annoncé la préparation d'un paquet sur l'emploi, la croissance et l'investissement censé générer 315 milliards d'euros d'investissements en Europe sur trois ans. En effet, Jean-Claude Junker a décidé de faire du retour de la croissance la priorité de sa présidence.

On ne peut que partager ce choix qui fait bien évidemment consensus ; je rappellerai que le Président François Hollande avait lui-même proposé, dès le mois de juin dernier, une feuille de route pour réorienter l'Europe vers plus de croissance et d'emplois. C'est une nécessité au regard de perspectives économiques encore très sombres pour la zone euro. En effet, si les pays sous assistance financière depuis la crise de la dette souveraine sortent tour à tour des plans de sauvetage, les indicateurs ne montrent pas une véritable embellie économique.

La reprise a été décevante cette année, avec une croissance du PIB qui devrait se situer autour de seulement 0,4 % pour la zone euro. Dans ces conditions, l'indicateur du sentiment économique mesuré par la Commission européenne a encore reculé en septembre, le climat des affaires restant très tendu, notamment à cause de la crise ukrainienne, qui préoccupe les investisseurs.

Quant au taux de chômage, il reste malheureusement très élevé en Europe, même s'il a légèrement baissé par rapport à 2013, pour s'établir à 10 % en octobre dernier.

Je n'oublie pas non plus le risque de déflation, qui est un vrai sujet d'inquiétude. La Banque centrale européenne, on le sait, est très vigilante sur ce point. Ses actions sur les taux directeurs ou les actifs du secteur privé ont permis jusqu'à présent de contenir ce risque, mais sans entraîner, malheureusement, un redémarrage de l'économie européenne.

Il est donc urgent d'affirmer des ambitions fortes pour redresser la zone euro, d'autant que les États-Unis ont, eux, renoué avec la croissance. Il n'y a donc pas de fatalité : c'est une question de volonté politique.

L'annonce du plan Juncker de 315 milliards d'euros va dans le bon sens, bien que la prudence invite à se méfier des effets d'annonce. On sait que la concrétisation du plan reposera sur la conciliation des souhaits des uns et des autres, ce qui n'est pas aisé dans une Europe à vingt-huit. On le mesure d'ailleurs chaque année à l'occasion de l'élaboration du projet de budget de l'Union européenne. À cet égard, au-delà des vœux parfois divergents des États membres, les négociations au sein même des institutions communautaires sont compliquées.

C'est encore le cas cette année à propos du budget de l'Union européenne pour 2015, comme nous avons pu le voir lors de l'examen de l'article 30 du projet de loi de finances pour 2015, relatif au prélèvement sur les recettes de l'État au profit du budget de l'Union européenne.

Le projet de budget, arrêté à 145 milliards d'euros par le Conseil, a été remanié par le Parlement européen qui, suivant les recommandations de sa commission des budgets, a augmenté les crédits d'engagement pour les porter à un peu plus de 146 milliards d'euros. La proposition du Conseil aboutit à faire des coupes au sein de l'avant-projet de budget de la Commission européenne, coupes portant d'ailleurs sur la rubrique « compétitivité ». À ce stade, nous attendons toujours un compromis entre les deux institutions.

Quoi qu'il en soit, il est pour le moins paradoxal d'annoncer un plan de croissance pour l'Europe et d'affaiblir dans le même temps les moyens budgétaires de l'Union consacrés à la compétitivité, qui représentent seulement 12 % du budget total.

On peut donc légitimement s'inquiéter quant au contenu de ce grand plan d'investissement ! Le 26 novembre dernier, le président de la Commission européenne en a dévoilé quelques-unes des modalités, et les critiques n'ont pas manqué de pleuvoir.

Comme vous le savez, mes chers collègues, il s'agirait plutôt d'un apport net de financement de l'ordre de 21 milliards d'euros, dont 16 milliards provenant du budget européen et 5 milliards de garanties assurées par la Banque européenne d'investissement. Pour arriver à 315 milliards d'euros, la commission table sur un effet de levier de 1 à 15, grâce à l'apport des investissements privés venant s'agréger aux projets retenus. C'est un levier à très long manche, monsieur le secrétaire d'État ! (Sourires.)

Cet effet de levier jouera probablement, mais peut-être pas dans les proportions supposées… Peut-on être sûr que le secteur privé s'associera à tous les projets stratégiques et d'infrastructures, dont certains représenteront peut-être un pari risqué dans le contexte d'une demande intérieure très contrainte par les politiques d'assainissement des finances publiques en cours dans plusieurs États membres ?

J'ajouterai qu'un plan qui aboutirait effectivement à injecter 315 milliards d'euros dans l'économie européenne ne représenterait jamais que 0,55 % du PIB de l'Union européenne, soit moins que la moyenne des plans de relance.

Enfin, si ce plan d'investissement est pertinent, il doit être impérativement accompagné de réponses aux défis devant être relevés par une Europe minée par la compétition économique alors que la mondialisation devrait, au contraire, la conduire à plus de solidarité.

Je pense à la question des normes sociales, en particulier au salaire minimum, qui diffère, lorsqu'il existe, d'un pays à l'autre. Le scandale des salariés détachés en Allemagne, payés 5 euros de l'heure pour découper de la viande, illustre cette concurrence déloyale qui a abouti, chez nous, à fragiliser nos abattoirs. Heureusement, l'Allemagne vient enfin de faire un pas dans le bon sens, en promettant l'instauration d'un salaire minimum en 2015. C'est un progrès pour ce qui concerne l'harmonisation des salaires, vers laquelle devraient converger la plupart des États membres, en tout cas si l'on souhaite une Europe véritablement intégrée.

Que dire aussi de la concurrence fiscale, la navrante affaire LuxLeaks ayant encore une fois montré que le chacun pour soi prévalait en la matière ? L'harmonisation fiscale est une autre grande nécessité si l'on veut parvenir à faire de l'Europe un espace solidaire et prospère. Bien qu'il ait fallu attendre un scandale de plus, je me réjouis qu'une directive européenne anti-optimisation soit en préparation.

Je conclurai sur le principal sujet inscrit à l'ordre du jour du Conseil européen en disant « oui » à un grand plan d'investissement, mais en appelant de mes vœux, conformément à l'esprit du RDSE, la mise en œuvre au sein de l'Union européenne d'une véritable coordination économique, qui doit être un objectif politique fondamental au service du projet européen et, disons-le, d'un véritable fédéralisme européen.

Il me reste peu de temps pour évoquer le second sujet qui sera examiné par le Conseil, à savoir les mesures prises pour faire face à la crise liée au virus Ebola. La France, de son côté, a décidé la mobilisation de 100 millions d'euros pour lutter contre l'épidémie. Vous le savez, mes chers collègues, ce virus a déjà fait près de 5 000 victimes, et l'on compte chaque semaine des milliers de malades supplémentaires au Libéria, en Sierra Leone et en Guinée. Comme je viens de le dire, la France prend sa part de responsabilités dans ce combat, mais, dans une bataille mondiale, une réponse collective d'envergure est indispensable. Peut-être pourrez-vous, monsieur le secrétaire d'État, nous donner des informations sur les mesures qui seront présentées la semaine prochaine à Bruxelles sur ce sujet. Là aussi, la mutualisation et la coordination des moyens constituent la meilleure réponse à un drame qui, si rien n'est fait pour en prendre la mesure, peut toucher demain nos concitoyens européens.

Pour terminer sur une note un peu plus joyeuse, je soulignerai à quel point il faut que nous vous respections, monsieur le secrétaire d'État, et que nous aimions l'Europe pour rater le match de football et être présents ce soir dans l'hémicycle ! (Sourires et applaudissements sur les travées du groupe socialiste, du groupe CRC et de l' UDI-UC, ainsi que sur certaines travées de l'UMP.)

<<< Revenir à la liste